August 27, 2016

Les détours par l’étymologie nous permettent souvent de cerner la profondeur d’un mot. En l’occurrence, ce procédé trouve tout son intérêt si nous nous penchons sur le mot « addiction ». Ce mot, contrairement à ce que l’on entend, n’est pas un anglicisme : il nous vient du latin ad-dicere « dire à ».
Il s’avère qu’au cours de la civilisation romaine, les esclaves ou les orphelins ne possédaient pas de nom. Un nom leur était attribué par les autorités et ce même nom « était dit » au chef de famille, le pater familias… qui avait tout pouvoir de vie ou de mort sur ses enfants, sa femme et ses esclaves.
A partir de cette analyse, le terme d’addiction renvoie donc, fondamentalement, à plusieurs aspects :

  • un déficit identitaire et/ou affectif (pas de nom, pas de repère…),
  • une dette sous-jacente de l’orphelin ou de l’esclave
  • la soumission à une figure à la fois salvatrice et toute puissante, le pater familias
  • la privation d’indépendance et de liberté par cette même figure toute puissante.

Rapporté aux conduites addictives, et grâce à cet éclairage étymologique, apparaissent en filigrane quelques éléments laissant deviner le poids de situations, au demeurant inextricables… où se mêlent enfermement et jouissance passagère, pouvoir de vie ou de mort, dans les cas les plus dramatiques.
Mais l’objet de cet article (pas plus que de la sophrologie elle-même!), n’est pas d’analyser les causes des addictions. Ce serait d’ailleurs bien prétentieux de le faire sur quelques lignes !. Il s’agit au contraire de montrer en quoi la sophrologie constitue un outil intéressant et d’apporter des éléments concrets… car des réponses existent.

La diversité des troubles nécessite des réponses variées et une prise en charge multidisciplinaire, notamment dans les formes les plus graves d’addictions.

Les addictions se rapportent aussi bien à des conduites (jeux compulsifs, internet, boulimie, anorexie, sexe…), qu’à des produits (cigarettes, alcool, stupéfiants…). Le terme est d’ailleurs souvent utilisé pour évoquer la pharmacodépendance voire la toxicomanie, formes les plus graves.

Pour autant, il ne s’agit pas de sous-estimer une addiction par rapport à une autre, car chacune signe (à des niveaux certes différents) des troubles plus ou moins importants sur le plan comportemental, physiologique et psychique. C’est précisément la diversité des troubles, qui nécessite des réponses plurielles, apportées le plus souvent dans le cadre d’un travail collégial, par plusieurs professionnels : médecins addictologues, psychiatres, sophrologues, infirmières, professeurs d’activités physiques et sportives, artistes…

Plusieurs critères s’offrent d’ailleurs aux professionnels de santé pour qualifier les addictions. La plupart d’entre eux retiennent les composantes biologiques (antécédents familiaux, données physiologiques…), sociologiques (environnement familial, contexte, situation sociale…) et psychologiques (personnalité du sujet). Ces composantes se concentrent précisément autour d’un certain nombre de points, comme l’impossibilité de résister à l’impulsion du passage à l’acte, la perte de contrôle, le soulagement ou le plaisir durant la phase addictive, l’existence d’un syndrome de sevrage à l’arrêt, la durée des épisodes, des tentatives répétées pour faire cesser l’addiction, le temps consacré à la « gestion » de l’addiction, la perte progressive des relations, la poursuite de l’addiction malgré la perversité des effets…
L’ensemble des phénomènes constatés renvoie inexorablement à la notion de « valeurs ».

Une histoire de valeurs ?

Dans la quasi totalité des cas, la personne en proie à une addiction, a fortiori le toxicomane, cessera sa conduite addictive au profit, uniquement, d’une valeur ou d’un intérêt supérieurs… et très rarement, voire jamais, pour une peur (la maladie, la mort, les conditions matérielles…), ou pour une valeur inférieure voire pour une valeur inexistante.
En ce sens, les séances de sophrologie pourront permettre de restaurer progressivement des « intérêts » ou des « valeurs », par :

  • la « simple » présence au corps, à travers la respiration
  • la prise de conscience des 5 sens, la projection dans des valeurs positives (techniques de futurisation)
  • la rencontre du corps et de l’esprit (Pourquoi je respire ?/Pour quoi je respire?)
  • la re-découverte de valeurs existentielles : bienveillance à son égard, santé et harmonie, altruisme, gratitude…

Dans son livre « Fondements et méthodologie de la Sophrologie », le Dr Patrick-André Chéné évoque l’allégorie de Platon (La République, épisode de la Caverne) : l’homme y est enchaîné, prisonnier à l’intérieur de sa caverne ; mais, guidé, il devra oser enlever ses chaînes puis se diriger vers la sortie, quitte à être ébloui par le soleil. Cette allégorie représentative, rappelons-le, des 4 premiers degrés de la sophrologie, illustre parfaitement la démarche à initier avec une personne toxicomane par exemple, dans le cadre d’un travail collégial avec des professionnels de santé.

Comment sortir de la caverne ?

L’un des principes fondamentaux de la sophrologie est le principe d’action positive. Il repose sur le fait que « toute action positive dirigée vers notre corps ou vers notre mental a une répercussion positive sur notre être tout entier ».

Ce principe trouve ici un intérêt majeur et constitue le premier pas à franchir, pour redécouvrir les fonctions corporelles et se les réapproprier. En l’espèce, l’accès au corps par le souffle est fondamental. Comme le souligne le Dr Thierry Janssen dans un article A la recherche de l’esprit paru à l’INREES : « le mot « esprit » vient du latin spiritus : le souffle. C’est ce souffle qui traverse l’être et le rend vivant. On peut donc dire que l’esprit est l’ensemble des liens qui existent entre toutes les dimensions du vivant. La vie ne se manifeste que parce que ces liens s’établissent à tous les niveaux : subatomique, moléculaire, cellulaire, organique, psychologique, sociologique ». Or, dans les formes addictives les plus graves, tout ou partie de ces niveaux sont lésés…

Ainsi, pour (re)découvrir son souffle et, donc son corps, des exercices élémentaires comme la respiration abdominale, le sophronisation de base ou l’apprentissage de la respiration thoracique seront proposés. Bien évidemment, les premières séances conduites auprès de personnes toxicomanes, médicalement suivies, seront à la fois régulières et concentrées autour de ces exercices de base. Les séances ultérieures aideront à la prise de conscience du schéma corporel et de l’image du corps, puis de soi.
L’accompagnement, la présence, la régularité et l’engagement du sophrologue (et de l’équipe!) constituent les piliers du travail, qui peut s’articuler, notamment dans les formes les plus graves, autour de trois étapes principales :

  • la reconstruction, aussi imparfaite soit-elle, de l’égo : image de soi/image positive. L’état sophronique permettra d’y accéder en toute détente et pas à pas, par un accueil progressif des phénomènes positifs qui pourront s’offrir au patient.
  • la reconnexion avec les réalités : son corps, sa respiration, objectifs réalistes, (même mineurs!), possibilités, solutions, projections dans le futur…
  • la restauration des relations avec l’Autre : écouter, comprendre, prendre la parole, importance de l’Autre (d’où l’importance des séances collectives!).

Les dernières études menées auprès de personnes alcooliques suivies par le Centre d’Alcoologie d’Annecy, mettent en évidence l’intérêt d’alterner des séances collectives et de brèves séances individuelles de sophrologie ; ces dernières étant davantage basées sur les échanges autour des phénomènes rencontrés au cours des exercices. Les séances sont étalées sur un minimum de 6 mois, à raison de 2 x 1 h/semaine minimum et par groupe de 8 à 10 personnes maximum. Enfin, l’intérêt d’une prise en charge multidisciplinaire est régulièrement confirmé.

La valeur ajoutée de la sophrologie dans la prise en charge des addictions est indéniable. En revanche, on ne saurait être indifférent, et a fortiori le sophrologue, face à l’inflation, notamment chez les jeunes, de conduites addictives : celles-ci sont peut-être « tout simplement  » représentatives d’une société toute entière, en perte de repères et en proie à une folie comparative, compétitive et consumériste. La question est posée.

Mais, là encore, la sophrologie a certainement une utilité… mais cette fois-ci, dans sa dimension préventive et sous l’angle d’une « philosophie ou d’une pédagogie de vie »  telle que souhaitée par son fondateur, le Professeur Alfonso Caycedo, neuropsychiatre.

 

Auteur : Jean-Michel SCHLUPP, Sophrologue.

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